# Chapitre 3 — Nous avons financé le présent avec le futur

CHAPITRE 3

Nous avons financé le présent avec le futur

1974.

Pour beaucoup de lecteurs de ce livre, cette date appartient à une autre époque.

Certains n'étaient pas nés.

D'autres étaient enfants.

La France n'avait pas Internet.

Pas de téléphone portable.

Pas d'euro.

Le mur de Berlin était encore debout.

Et pourtant, quelque chose commence alors qui accompagne toujours notre pays plus d'un demi-siècle plus tard.

La dette publique française commence sa progression presque ininterrompue.

Depuis, les gouvernements ont changé.

Les majorités aussi.

La gauche a gouverné.

La droite a gouverné.

Le centre a gouverné.

Les crises se sont succédé.

Les politiques économiques ont changé.

Mais une constante demeure.

Depuis 1975, nos administrations publiques terminent chaque année en déficit.

Cela mérite que l'on s'arrête quelques secondes.

Depuis un demi-siècle, la France n'a pas connu une seule année où l'ensemble de ses administrations publiques a encaissé davantage qu'il n'a dépensé.

Pas une.



La dette n'est pas tombée du ciel

3 595 milliards

Au 30 juin 2026, la dette publique française atteignait 3 595,5 milliards d'euros.

Soit 119,0 % du PIB.

3 595 milliards.

Le chiffre est tellement grand qu'il finit par ne plus rien représenter.

Essayons donc de lui donner une dimension.

L'Italie est l'une des plus grandes économies du monde.

Près de 59 millions d'habitants.

Des groupes industriels, des banques, des millions d'entreprises, des usines, des commerces, du tourisme, de l'agriculture et des services.

En 2025, l'ensemble de l'économie italienne a produit environ 2 265 milliards d'euros de richesse.

La dette publique française représente donc aujourd'hui environ une fois et demie toute la richesse produite par l'Italie pendant une année entière.

Et encore, cette comparaison ne signifie pas que la France devrait « produire 3 595 milliards pour rembourser sa dette ».

Ce serait économiquement absurde.

Elle permet simplement de donner une échelle à un nombre devenu presque impossible à se représenter.

3 595 milliards d'euros ne sont pas seulement beaucoup d'argent.

C'est davantage qu'une année entière de production de l'une des principales économies européennes.



Environ 165 milliards en une seule année

Au moment où j'écris ces lignes, l'année 2026 n'est pas terminée.

Il serait donc malhonnête de présenter son déficit comme un chiffre définitif.

Mais la dernière prévision officielle du gouvernement, publiée en octobre 2026, l'estime à 5,4 % du PIB.

Rapporté au niveau attendu de l'économie française, cela représente un ordre de grandeur d'environ 165 milliards d'euros de déficit en une seule année.

Encore une fois, le nombre est tellement important qu'il devient abstrait.

Alors divisons-le.

165 milliards d'euros sur une année représentent environ :

452 millions d'euros par jour.

Ou encore :

près de 19 millions d'euros par heure.

Jour et nuit.

Week-ends compris.

Cela ne signifie évidemment pas que l'État emprunte exactement 19 millions d'euros toutes les heures.

Le financement public ne fonctionne pas ainsi.

Mais cette image permet de comprendre l'ordre de grandeur du déséquilibre.

Malgré l'ensemble des impôts, taxes, cotisations et autres recettes encaissés par les administrations publiques, il manquerait encore en 2026 l'équivalent d'environ 450 millions d'euros chaque jour pour couvrir toutes les dépenses.

Et il y a une autre comparaison.

La charge des seuls intérêts de la dette devrait atteindre environ 79 milliards d'euros en 2026.

Cela représente presque la moitié du déficit public annuel.

Et le gouvernement prévoit déjà 91,2 milliards d'euros d'intérêts en 2027.

Avant d'embaucher un professeur.

Avant de financer une infirmière.

Avant de construire une route.

Avant de réduire un impôt.

Près de 80 milliards d'euros sont déjà nécessaires simplement pour servir la dette accumulée auparavant.



3 305 milliards

Fin 2024, la dette publique française atteignait 3 305,3 milliards d'euros.

Soit 113,2 % du PIB.

Cela ne signifie évidemment pas que la France doit rembourser demain matin 3 305 milliards.

Un État refinance en permanence sa dette.

Des titres arrivent à échéance.

De nouveaux titres sont émis.

Le problème n'est donc pas l'existence même d'une dette publique.

Tous les grands États en ont une.

La dette peut financer une guerre.

Une pandémie.

Une crise économique.

Des infrastructures.

Des investissements qui profiteront pendant plusieurs générations.

Elle peut être parfaitement rationnelle.

Le problème commence lorsque l'endettement cesse d'être exceptionnel et devient le mode normal d'équilibrage du budget.

Car une dette possède une caractéristique que nous oublions parfois.

Elle voyage dans le temps.



Emprunter aujourd'hui, c'est engager quelqu'un demain

Lorsque l'État emprunte un milliard d'euros aujourd'hui, le citoyen qui bénéficiera de la dépense et celui qui participera à son remboursement ne sont pas nécessairement la même personne.

Ils peuvent même appartenir à deux générations différentes.

C'est là que la dette devient une question profondément politique au sens premier du terme.

Pas droite contre gauche.

Pas majorité contre opposition.

Mais :

quelle part de notre niveau de vie actuel avons-nous le droit de faire financer par ceux qui viendront après nous ?

La réponse ne peut évidemment pas être zéro.

Il serait absurde d'exiger qu'une génération finance intégralement une infrastructure utilisée pendant cinquante ans.

Mais l'inverse pose également problème.

Si nous empruntons durablement pour financer des dépenses dont nous bénéficions aujourd'hui sans créer suffisamment de richesse demain, nous faisons quelque chose de très différent.

Nous transmettons une obligation.



Mes enfants n'ont jamais voté un budget déficitaire

En 2040, mon fils aura 30 ans et ma fille 26.

Ils travailleront depuis plusieurs années.

Ils paieront des impôts et des cotisations.

Une partie servira à financer les services dont ils bénéficieront.

Et une autre servira encore à payer les intérêts de décisions budgétaires prises avant même leur naissance.



C'est ici que la dette cesse pour moi d'être seulement une question économique.

Mon fils est né en 2009.

Ma fille en 2014.

Ils n'ont évidemment participé à aucune des décisions budgétaires prises pendant la majeure partie de cette période.

Et pourtant, ils héritent déjà d'une fraction des conséquences de ces décisions.

Ils bénéficieront aussi, bien sûr, de ce que les générations précédentes ont construit.

Des écoles.

Des hôpitaux.

Des routes.

Des infrastructures.

Des entreprises.

Un système de protection sociale.

Un patrimoine public.

Il serait donc caricatural de dire que nous ne leur transmettons qu'une dette.

Mais nous devons être capables de poser la question inverse :

la richesse et les capacités que nous leur transmettons justifient-elles les obligations financières que nous leur laissons ?

C'est cette question qui m'intéresse.

Parce que la dette publique n'est pas seulement un chiffre inscrit dans les comptes de l'État.

C'est un morceau de liberté future que nous avons déjà utilisé.



Quand les taux étaient presque à zéro

Pendant plusieurs années, cette question a semblé moins urgente.

Les taux d'intérêt étaient extrêmement faibles.

La France pouvait emprunter à des conditions exceptionnellement favorables.

À certains moments, les investisseurs ont même accepté des rendements négatifs sur certaines maturités.

Dans cet environnement, augmenter la dette paraissait relativement indolore.

Le stock augmentait.

Mais son coût n'augmentait pas dans les mêmes proportions.

Cette période a profondément modifié notre perception du risque.

Puis les taux ont remonté.

Et nous avons redécouvert une règle élémentaire :

le prix d'une dette dépend aussi du prix auquel on peut la refinancer.

Or la dette publique n'est pas refinancée en une seule fois.

Elle l'est progressivement.

Les anciennes obligations arrivent à échéance et sont remplacées par de nouvelles.

Cela signifie qu'une remontée des taux ne frappe pas immédiatement toute la dette.

Elle avance lentement.

Année après année.

C'est presque plus dangereux politiquement.

Parce qu'on la voit venir.

Mais suffisamment lentement pour toujours pouvoir reporter la décision.



La dépense qui ne construit rien

Les intérêts de la dette ont une particularité.

Ils ne construisent pas une école.

Ils ne paient pas une infirmière supplémentaire.

Ils ne financent pas une ligne ferroviaire.

Ils n'améliorent pas la rémunération d'un salarié.

Ils ne réduisent pas le coût du travail.

Ils rémunèrent le financement de décisions passées.

En 2024, la charge d'intérêts des administrations publiques représentait déjà environ 2,1 % du PIB.

Et les projections européennes anticipent une poursuite de cette progression si la trajectoire budgétaire ne change pas.

Voilà pourquoi la dette finit par devenir beaucoup plus qu'un indicateur financier.

Elle devient un concurrent de toutes les autres politiques publiques.

Chaque milliard consacré aux intérêts est un milliard qui doit être prélevé, économisé ailleurs ou emprunté à son tour.



Le piège

Le mécanisme peut alors devenir circulaire.

Nous avons un déficit.

Nous empruntons.

La dette augmente.

La charge d'intérêts augmente.

Cette charge accroît les dépenses.

Ce qui rend la réduction du déficit plus difficile.

Et peut nécessiter davantage d'emprunts.

Cela ne signifie pas qu'un pays comme la France serait condamné à une spirale incontrôlable.

Cela signifie simplement que plus nous attendons, plus une part de l'effort futur servira à corriger les conséquences du passé plutôt qu'à préparer l'avenir.

C'est exactement ce que France 2040 veut éviter.



Pourquoi ne pas simplement rembourser la dette ?

Parce que ce serait probablement une mauvaise façon de poser le problème.

La France n'a pas besoin de trouver 3 305 milliards d'euros et de faire un gigantesque chèque.

Elle doit d'abord empêcher le mécanisme de continuer à dériver.

Le premier objectif n'est donc pas :

« Rembourser toute la dette. »

Il est :

« Reprendre le contrôle de sa trajectoire. »

Cela signifie réduire durablement le déficit.

Puis stabiliser la dette relativement à la richesse produite.

Puis créer progressivement les conditions permettant de réduire ce ratio.

Cette distinction est fondamentale.

Un pays qui produit davantage peut supporter un stock de dette plus important qu'un pays dont l'économie stagne.

Voilà pourquoi France 2040 ne peut pas être uniquement un programme d'économies.

Il doit également être un programme de croissance.



Nous avons donc besoin de deux moteurs

Le premier moteur doit permettre de financer la transformation sans compter sur une croissance hypothétique.

C'est notre règle depuis le début.

Les économies structurelles financent les baisses de prélèvements et les transformations structurelles.

Pas les rêves de croissance future.

Puis vient le second moteur.

Si la réforme améliore effectivement l'emploi, l'investissement, la productivité et la compétitivité, elle peut produire davantage de richesse.

Cette richesse supplémentaire génère potentiellement davantage de recettes publiques et moins de certaines dépenses sociales.

Mais ces gains ne doivent pas immédiatement devenir une excuse pour recommencer à dépenser.

France 2040 introduit donc une autre règle.

Une règle volontairement simple :

tant que le déficit public reste supérieur à 3 % du PIB, les gains budgétaires produits par la croissance servent au redressement des finances publiques.

Pas à créer immédiatement de nouvelles dépenses.

Pas à distribuer une nouvelle cagnotte.

À retrouver des marges de manœuvre.

Parce qu'avant de décider comment utiliser une liberté retrouvée, il faut commencer par la retrouver.



La dette n'est pas le problème de nos enfants

Elle est le nôtre.

Ils en subiront simplement les conséquences si nous refusons de nous en occuper.

C'est une différence importante.

Je ne veux pas écrire ce livre pour expliquer à mes enfants, en 2040, pourquoi leur génération doit réparer ce que la nôtre n'a pas voulu regarder.

Je préfère essayer de répondre maintenant à une question plus difficile :

comment pouvons-nous continuer à protéger notre modèle social, augmenter le niveau de vie et réduire progressivement notre dépendance à la dette en même temps ?

Pour y parvenir, réduire les dépenses inutiles ne suffira pas.

Il faudra produire davantage.

Travailler davantage.

Investir davantage.

Être plus compétitifs.

Et probablement accepter de remettre en question certaines habitudes que nous considérons depuis longtemps comme acquises.

C'est ici qu'une objection apparaît immédiatement.

La France aurait-elle réellement les moyens de changer ?

D'autres pays ont-ils réussi des transformations comparables ?

Ou sommes-nous en train de construire un modèle séduisant sur le papier mais impossible dans le monde réel ?

C'est la question du prochain chapitre.

Le déclin n'est pas une fatalité.


