# Chapitre 2 — Quand travailler coûte trop cher et ne rapporte pas assez

CHAPITRE 2

Quand travailler coûte trop cher et ne rapporte pas assez

Prenons deux personnes.

Un salarié.

Et son employeur.

Ils parlent du même emploi.

Mais ils ne voient pas le même chiffre.

Le salarié regarde ce qui arrive sur son compte bancaire.

L’employeur regarde ce que ce salarié lui coûte réellement.

Entre les deux existe un espace immense.

C’est dans cet espace que se trouve une partie du problème français.



100 euros

Imaginons une entreprise qui consacre 100 euros au financement du travail d’un salarié.

Ces 100 euros ne correspondent pas au salaire brut.

Ils représentent tout ce que l’entreprise doit mobiliser pour cet emploi : salaire et prélèvements liés au travail.

Combien de ces 100 euros arrivent réellement au salarié après impôt sur le revenu et cotisations ?

Pour un célibataire sans enfant rémunéré au salaire moyen, les calculs de l’OCDE permettent de répondre.

En France, en 2025, l’ensemble des prélèvements pris en compte dans ce calcul représentait 47,2 % du coût total du travail.

Autrement dit, sur 100 euros de coût du travail, environ :

52,80 euros constituent le revenu disponible du salarié après ces prélèvements.

Le reste correspond aux cotisations sociales employeur et salarié ainsi qu’à l’impôt sur le revenu retenus dans la définition de l’OCDE.

Attention à ce que ce chiffre signifie.

Ces 47,20 euros ne disparaissent pas.

Ils financent notamment notre système de retraites, l’assurance maladie, la protection sociale et les autres dépenses publiques financées par ces prélèvements.

Nous retrouvons exactement le principe du chapitre précédent :

un prélèvement n’est pas nécessairement une perte pour la société.

Mais il produit des effets économiques.

Pour l’entreprise, le salarié coûte 100.

Pour le salarié, ces mêmes 100 euros de travail produisent environ 53 euros de revenu disponible selon cette situation type.

C’est ce que les économistes appellent le coin fiscal.

L’expression est technique.

La réalité ne l’est pas.



Regardons maintenant nos voisins

Le coin fiscal moyen dans les 38 pays de l’OCDE était de 35,1 % en 2025 pour ce même profil de salarié.

France :

47,2 %.

Moyenne OCDE :

35,1 %.

Douze points d’écart.

Sur 100 euros de coût du travail, c’est considérable.

Seuls deux pays de l’OCDE présentaient cette année-là un coin fiscal supérieur à celui de la France : la Belgique et l’Allemagne.

La France était troisième sur trente-huit.

Et derrière ce chiffre global se cache une particularité encore plus intéressante.

Les cotisations sociales payées par l’employeur représentaient 26,7 % du coût total du travail français.

C’était le niveau le plus élevé des trente-huit pays étudiés par l’OCDE.

Voilà pourquoi deux affirmations apparemment contradictoires peuvent être vraies en même temps :

un salarié français peut considérer qu’il n’est pas suffisamment payé,

et

son employeur peut considérer que son travail coûte cher.

Ils peuvent avoir raison tous les deux.

Le problème se trouve en partie entre eux.



Ce n’est pas seulement une question de salaire

Cette distinction est fondamentale.

Lorsqu’on entend :

« Il faut augmenter les salaires »,

l’employeur peut répondre :

« Je ne peux pas augmenter davantage mon coût du travail. »

Et la discussion s’arrête.

Mais si l’on raisonne uniquement en salaire brut, on oublie la mécanique complète.

Le véritable sujet économique est constitué de trois chiffres :

ce que l’entreprise paie,

ce que le salarié reçoit,

et ce qui se trouve entre les deux.

C’est précisément cet espace que France 2040 veut transformer.



Le salarié ne voit qu’une partie du prélèvement

Une partie du système français est presque invisible.

Lorsqu’un salarié reçoit sa fiche de paie, il voit son salaire brut.

Puis les cotisations salariales.

Puis son salaire net.

Puis, désormais, le prélèvement de l’impôt sur le revenu.

Mais il ne ressent pas de la même manière les cotisations payées directement par son employeur.

Pourtant, économiquement, elles font partie du coût de son travail.

L’OCDE estime qu’en 2025 les cotisations employeur représentaient à elles seules plus d’un quart du coût du travail d’un salarié français moyen dans son cas type.

Ce chiffre est essentiel.

Parce qu’il signifie qu’une entreprise qui veut permettre à son salarié de recevoir davantage ne doit pas simplement financer l’augmentation de son salaire net.

Elle doit également supporter les prélèvements associés à cette rémunération supplémentaire.



Et lorsque le salarié gagne 100 euros de plus ?

C’est ici que la mécanique devient encore plus intéressante.

Il existe une différence entre le coin fiscal moyen et le coin fiscal marginal.

Le premier mesure ce qui est prélevé sur l’ensemble du revenu.

Le second pose une question beaucoup plus concrète :

que se passe-t-il lorsque le coût du travail augmente d’un euro supplémentaire ?

Pour notre salarié célibataire sans enfant au salaire moyen, l’OCDE estime qu’en France le coin fiscal marginal atteignait 58,2 % en 2025.

Cela signifie qu’à ce niveau de rémunération, lorsqu’une entreprise augmente marginalement le coût consacré à ce salarié, une partie importante de cette augmentation est absorbée par la combinaison des prélèvements supplémentaires.

Ce mécanisme ne signifie évidemment pas que travailler davantage ne rapporte rien.

Mais il pose une question essentielle :

quelle part d’un effort économique supplémentaire doit revenir à celui qui le réalise ?

Car les comportements économiques se construisent aussi à la marge.

Faire une heure supplémentaire.

Accepter davantage de responsabilités.

Verser une augmentation.

Embaucher quelqu’un.

Créer un poste supplémentaire.

À chaque fois, quelqu’un compare un effort et un bénéfice.



Le paradoxe du travail français

Nous pouvons maintenant résumer le problème.

La France veut des salaires plus élevés.

Elle veut des entreprises compétitives.

Elle veut financer un système social protecteur.

Elle veut davantage d’emplois.

Elle veut davantage de pouvoir d’achat.

Pris séparément, chacun de ces objectifs paraît raisonnable.

Le problème est qu’ils sont liés.

Augmenter fortement le coût du travail peut fragiliser la compétitivité.

Réduire brutalement les cotisations sans financement alternatif peut fragiliser la protection sociale.

Augmenter uniquement le salaire brut ne garantit pas que l’intégralité de l’effort financier atteigne le salarié.

Réduire les salaires pour améliorer la compétitivité détruirait du pouvoir d’achat.

Nous cherchons donc depuis des années à résoudre une équation dans laquelle chaque solution semble déplacer le problème.

Et si nous changions l’équation ?



Voici l’idée autour de laquelle France 2040 a commencé à se construire.

Elle tient en une phrase :

réduire ce que coûte le travail sans réduire ce que gagne le salarié — et utiliser une partie de la marge créée pour augmenter son revenu net.

Cela suppose évidemment de répondre immédiatement à la question suivante :

qui finance alors notre protection sociale ?

C’est là que beaucoup de propositions s’arrêtent.

Pas France 2040.

Si nous supprimons plusieurs dizaines de milliards de prélèvements sur le travail, nous devons trouver plusieurs dizaines de milliards ailleurs.

Pas dans une hypothétique croissance future.

Pas dans une promesse selon laquelle « la réforme se financera elle-même ».

Pas dans des recettes que nous espérons voir apparaître dans dix ans.

Avant la réforme.

C’est la contrainte que nous nous sommes imposée.

Et elle va progressivement transformer tout le raisonnement.

Car nous ne cherchons plus simplement à baisser les charges.

Nous cherchons à déplacer le financement de notre modèle économique et social afin que le travail redevienne simultanément :

moins coûteux à produire,

plus rémunérateur à exercer,

et toujours capable de financer la solidarité.

Cela ressemble à une équation impossible.

Le reste de ce livre consiste précisément à vérifier si elle l’est vraiment.


